Orthographe : Et si une réforme favorisait les élites...
Chaque jour, je constate de plus en plus de fautes d'orthographe dans les journaux et les différents médias. Ces fautes, peut-être sans conséquence directes, sont en fait le reflet d'une dégradation généralisée de la vie intellectuelle française. La multiplication des blogs, dont celui-ci fait bien sûr partie, ainsi que des médias bâclés, d'extrême consommation, comme le 20 minutes ou MSN, ont totalement dénaturé l'acte d'expression, acte qui se doit intellectuel et responsable. Alors, au risque de passer pour un réactionnaire élitiste, je prends le parti de répondre à un lieu commun qui m'exaspère, surtout quand il vient d'acteurs de la communauté éducative ou de futurs candidats à la fonction enseignante : l'orthographe serait un outil de reproduction des élites qu'il vaudrait mieux supprimer par une réforme qui permettrait enfin d'écrire le français tel qu'on l'entend.
En guise de préambule, une petite considération d'ordre général : Comme presque tous les secteurs de la société actuelle, l'éducation est en crise. Du Primaire au supérieur, personne n'est épargné. Ni les étudiants de l'université de Toulouse 2-Le Mirail, après une année ubuesque, ni les professeurs de maternelles, en sursis, ne vous diront le contraire. Le problème est en partie politique, il pose les questions de la privatisation de l'éducation et de la marchandisation du savoir, mais également sociologique. Sous des glissements sémantiques insidieux, qui nous font passer de l'acquisition du savoir à l'acquisition de compétence, se cache une réalité condamnable : la volonté d'une société d'accepter et de maintenir un ordre social injuste et reproduire de la manière la plus endogène possible ses élites.
Mais quand est-il de l'orthographe dans tout ça ? En effet, avec son pouvoir de discrimination évident, l'orthographe semble le coupable idéal et le premier outil de cette reproduction des élites qu'il faudrait abolir. Il est, en effet, facilement démontrable qu'une lettre de motivation écrite en bon français et sans fautes d'orthographes ouvrira plus et de meilleures portes que la même lettre parsemée de quelques incorrections. Or, cette correction semble effectivement l'apanage d'une certaine élite.
Soit, mais qu'adviendra-t-il si une profonde réforme de l'orthographe voyait le jour ? Il est vrai que l'on ne pourrait plus taxer d'incorrects les écrits des classes scolairement défavorisées, mais les élites accepteront-elles de s'aligner par le bas ?
Ce qui est le plus à craindre, à mon sens, est de se retrouver dans une situation proche de celle au moyen-âge, où le latin était une langue écrite, un langue de pouvoir et d'exclusion, par opposition à la langue vulgaire, celle du peuple.
Bien-sûr, l'écart entre le français orthographique et le français réformé n'égalera pas celui qui existait entre le latin et la langue vulgaire. Néanmoins, nous devons prendre en considération le risque de voir, dès les premières générations d'élèves soumis à cette réforme, les personnes ne bénéficiant pas d'un apprentissage optionnel ou familial du français orthographique, en plus de jeter leurs dictionnaires, perdre la "compétence" qui leur permettrait de lire dans le texte tous les ouvrages de la culture universelle qui ne seraient pas adaptés. Même le Petit Prince ou la poésie, pourtant populaire, de Prévert deviendraient alors inaccessibles à des individus n'ayant plus la pratique et l'entraînement pour lire cette langue écrite.
Vous me direz que, comme le Quichote de Cervantes a été adapté à l'espagnol moderne, les Misérables, Zazie dans le métro ou même Harry Poter seront vite adaptés et réédités. C'est vrai, mais nous serons de nouveau dépendants de priorités économiques qui détermineront quels ouvrages seront commercialement dignes d'être offerts au grand public. Bref, je crains que ce genre de réforme ne nous éloigne encore un peu plus de notre propre culture, qui pourtant est un patrimoine plus que précieux.
Et après tout, ne pouvons-nous pas prendre en considération qu'écrire n'est pas seulement une compétence, un média matériel de communication, mais bien un art dont la richesse n'a jamais nuit à son utilité. Bien au contraire.
Nico